Pourquoi PsykaTech ? Une démarche de soin psychique à l’épreuve de l’IA

PsykaTech est une contraction de trois termes : psychanalyse, psychologie et technologie. Le nom dit assez directement l’espace que je cherche à construire : un lieu où la clinique du sujet peut rencontrer les transformations techniques contemporaines sans se dissoudre en elles.

Pourquoi créer un second site alors que j’exerce déjà comme psychologue clinicien ? Parce qu’une question, d’abord apparue dans la pratique, a progressivement pris une place autonome : que faisons-nous des intelligences artificielles conversationnelles lorsqu’elles entrent dans notre vie psychique, nos relations et notre manière de travailler ?

PsykaTech n’est donc pas un site consacré à l’intelligence artificielle en général. Il part de la clinique, du travail et du soin psychique. L’objet n’est pas seulement la technologie : c’est aussi la manière dont une personne s’en saisit, ce qu’elle vient y chercher, ce qu’elle lui confie et les effets que l’interaction peut produire.

Une question née dans le cabinet

Les IA conversationnelles sont entrées dans les consultations avant même que les psychologues disposent d’un vocabulaire stabilisé pour en parler. Des patients peuvent les utiliser pour organiser leurs pensées, préparer une conversation, écrire un message difficile, chercher une explication, demander un avis sur une relation, se rassurer ou mettre en mots ce qu’ils ressentent.

Ces usages ne sont pas tous équivalents. Une IA peut servir de prothèse cognitive, aider à formuler une pensée ou rendre une tâche accessible. Elle peut aussi devenir un recours quasi automatique, un lieu de réassurance répétée ou une instance à laquelle une personne accorde progressivement davantage d’autorité qu’à son propre jugement.

La question clinique ne se réduit pas à simplement : « est-ce bien ou mal d’utiliser ChatGPT ou Claude ? » Elle s’oriente vers : quelle fonction cet usage prend-il pour cette personne, dans cette situation, et quels effets produit-il ?

Ce n’est plus une pratique marginale

Ce que l’on observe en cabinet s’inscrit désormais dans un phénomène largement documenté. En juin 2026, l’American Psychological Association a publié une enquête auprès de 1 242 psychologues cliniciens américains. 77 % déclaraient avoir eu des patients leur parlant d’usages de l’IA ; 35 % rapportaient des patients utilisant un chatbot comme professionnel de santé mentale supplémentaire.

L’APA ne conclut pas qu’un chatbot puisse remplacer un psychologue. Au contraire, elle recommande aux cliniciens d’interroger ces usages avec leurs patients, d’aider à exercer un regard critique sur les réponses reçues et de maintenir la place du professionnel humain. Cette position m’intéresse précisément parce qu’elle évite deux impasses : ignorer les usages parce qu’ils dérangent le cadre thérapeutique, ou les adopter sans examen critique.

Chez les jeunes, l’IA devient parfois un interlocuteur psychique

En France, une enquête européenne menée par Ipsos bva pour le Groupe VYV et la CNIL montre à quel point l’usage dépasse désormais le cadre scolaire ou utilitaire. Parmi les jeunes Français interrogés, 86 % utilisent une IA conversationnelle, 48 % disent l’utiliser pour parler de sujets personnels ou intimes et 33 % la considèrent comme un « psy » dans certains cas. Cette proportion monte à 46 % parmi les jeunes répondants souffrant d’anxiété.

Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, de conclure à un bénéfice ou à un danger. Ils indiquent toutefois un changement de statut de l’objet : pour une partie des utilisateurs, l’IA n’est plus seulement un moteur de recherche sophistiqué. Elle devient un interlocuteur disponible, perçu comme non jugeant, auquel on peut adresser des éléments personnels.

La dimension relationnelle mérite alors d’être prise au sérieux. Une personne peut savoir parfaitement qu’elle parle à une IA générative tout en éprouvant l’impression d’être comprise, soutenue ou reconnue. L’anthropomorphisation n’est pas en elle-même un diagnostic ; elle est un phénomène de l’interaction qu’il faut pouvoir décrire et interroger.

L’utilité et la dépendance peuvent coexister

Un autre ensemble de données va dans le même sens. Dans le AXA Mind Health Report 2026 relayé par Ipsos, 63 % des personnes interrogées déclarent avoir déjà utilisé l’IA pour prendre soin de leur santé mentale ou s’informer sur celle-ci, et 21 % disent l’utiliser régulièrement. Le rapport fait également apparaître des usages plus préoccupants : certains utilisateurs appliquent des conseils sans les questionner ou décrivent l’IA comme un réflexe dont il devient difficile de se passer.

Il serait pourtant méthodologiquement fragile d’en déduire que l’IA est, par nature, aliénante. Les mêmes outils peuvent aider à écrire, à réfléchir, à préparer une consultation ou à envisager d’autres perspectives. Le problème clinique réside moins dans l’existence de l’usage que dans la place qu’il prend et dans les fonctions qu’il soutient ou déplace.

Ni rejet ni fascination : une question de place

Cette position trouve un écho dans le Livre blanc Le soin psychique des enfants et adolescents coordonné par Patrick Landman en 2026. Le document consacre plusieurs sections au numérique et à l’intelligence artificielle en santé mentale. Sa synthèse formule une orientation explicite : « ni rejet ni fascination ».

Le livre blanc reconnaît l’intérêt de certains outils numériques tout en posant une limite forte lorsqu’ils prétendent se substituer à la rencontre avec un professionnel de santé, au jugement professionnel ou à la relation humaine. Il rappelle que l’IA peut outiller le clinicien, faciliter un suivi ou soutenir certaines fonctions, sans pouvoir accéder à elle seule au sens subjectif d’une souffrance ni remplacer une relation thérapeutique réellement engagée.

Ce texte ne valide évidemment pas la méthode que je développe avec PsykaTech. Il fournit en revanche un repère qui rejoint ma position : la question n’est pas d’être pour ou contre l’outil technique, mais de savoir quelle place nous lui attribuons dans le soin psychique.

Une démarche de soin psychique, pas une psychothérapie par IA

C’est ici que se situe PsykaTech. La démarche relève du soin psychique parce qu’elle cherche à préserver une place pour la parole, le jugement, l’incertitude, la relation et la singularité du patient face à un objet technique qui peut devenir très présent.

Il ne s’agit pas de transformer ChatGPT, Claude ou Gemini en thérapeutes personnalisés. Il s’agit au contraire de partir du fait que certaines personnes les utilisent déjà, parfois quotidiennement, et de faire de cet usage un objet possible de consultation.

Un psychologue peut alors demander : pourquoi avez-vous ouvert l’IA à ce moment-là ? Qu’attendiez-vous de sa réponse ? Qu’avez-vous fait après l’avoir reçue ? Que se passe-t-il lorsque vous n’êtes pas d’accord avec elle ? À quel moment l’échange vous aide-t-il à penser, et à quel moment commence-t-il à penser à votre place ?

Vers une pratique clinique des interactions humain–IA

J’utilise l’expression pratique clinique des interactions humain–IA pour désigner ce travail. J’en présente les premiers repères dans l’article Vers une pratique clinique des interactions humain–IA. L’objet clinique n’est ni la machine seule, ni une supposée « personnalité d’utilisateur ». Il est l’interaction située entre une personne, ses questions, un système technique et un contexte.

Cette pratique suppose une compétence clinique des interactions humain–IA : savoir interroger les usages, distinguer les fonctions capacitantes et décapacitantes, repérer les boucles de réassurance ou les délégations de jugement, comprendre le rapport au savoir de la machine, travailler la dimension relationnelle et maintenir une vigilance sur les données personnelles.

Elle implique également de ne pas transformer automatiquement les hypothèses du psychologue en informations transmises à l’IA. Le savoir clinique doit rester chez le psychologue.

Modifier l’interaction plutôt que décrire la personne à la machine

Une partie de la démarche PsykaTech consiste à expérimenter des architectures conversationnelles personnalisées. Cette démarche est également présentée dans la page Individuel & IA. Il s’agit d’instructions fonctionnelles destinées à modifier la manière dont l’IA répond, en transmettant le minimum d’informations personnelles nécessaire.

Par exemple, une hypothèse clinique telle que « recherche importante de réassurance » n’a aucune raison d’être inscrite dans un prompt. Elle peut être traduite en règle d’interaction : si je repose plusieurs fois une question très similaire, ne me rassure pas indéfiniment ; aide-moi à identifier ce que j’attends d’une nouvelle réponse.

Le principe est donc simple : ne pas apprendre à l’IA qui est la personne ; apprendre à l’IA comment interagir avec elle sans prendre sa place.

Pourquoi un site distinct ?

Créer PsykaTech permet de donner à ces questions un espace distinct de mon activité clinique générale. Le site rassemble des consultations consacrées aux usages de l’IA, un axe de psychologie du travail, un espace de recherche et développement clinique, ainsi que des articles sur la psychanalyse, la psychodynamique du travail, la philosophie de la technique et les transformations contemporaines liées à l’intelligence artificielle.

Cette séparation est importante : PsykaTech n’a pas vocation à réduire toute souffrance psychique à la technologie, ni à faire de l’IA l’explication de notre époque. Il cherche plutôt à documenter un objet qui prend déjà une place suffisamment importante pour mériter une écoute spécifique.

Une méthode encore à éprouver

La démarche est en développement. Les questionnaires, entretiens, protocoles pilotes et architectures conversationnelles doivent être évalués à partir de leurs effets réels. La satisfaction de l’utilisateur ne suffit pas : il faut également observer l’autonomie du jugement, la capacité à interrompre une conversation, la fréquence d’usage, le rapport au savoir de l’IA, le recours aux relations humaines et les effets inattendus.

C’est aussi pour cette raison que PsykaTech associe consultation, recherche clinique et écriture. Une pratique émergente doit pouvoir être décrite, critiquée, révisée et éventuellement abandonnée lorsqu’elle ne produit pas les effets attendus.

Le fil conducteur reste celui du soin psychique : est-ce que cette manière d’interagir avec l’IA augmente les possibilités de pensée et d’action de la personne, ou déplace-t-elle progressivement ces fonctions vers la machine ?

Repères