Les intelligences artificielles conversationnelles ne sont plus seulement utilisées pour rechercher une information ou rédiger un texte. Elles peuvent aussi servir à organiser ses pensées, préparer une décision, parler d’une difficulté relationnelle, chercher à se rassurer ou mettre en mots ce que l’on ressent. Ces usages entrent désormais dans la vie psychique ordinaire — et, par conséquent, dans le cabinet du psychologue.
La question clinique n’est donc plus seulement : faut-il utiliser l’IA ? Elle devient : quelle place prend-elle pour cette personne, dans cette situation, et que produit l’interaction ?
Un usage qui existe déjà
En 2026, l’American Psychological Association a publié une enquête menée auprès de 1 242 psychologues cliniciens américains : 77 % déclaraient avoir parlé avec des patients utilisant l’IA, et plus d’un tiers rapportaient des usages où le chatbot prenait une fonction proche d’un soutien psychologique supplémentaire. Cette enquête ne mesure pas directement la prévalence dans la population générale, mais elle documente un fait important pour les cliniciens : les patients arrivent déjà en consultation avec ces pratiques. Voir l’enquête de l’APA.
L’APA invite d’ailleurs les psychologues à demander à leurs patients comment ils utilisent l’IA et à créer un espace où ces usages peuvent être discutés de manière critique. Voir la ressource destinée aux praticiens.
En France, la Haute Autorité de santé insiste de son côté sur un usage de l’IA générative en santé qui soit « conscient, supervisé et raisonné », en rappelant la nécessité d’apprendre à utiliser l’outil, de vérifier ses productions, d’en estimer l’adéquation et de maintenir la communication avec l’écosystème humain. Voir les repères de la HAS.
Ni fascination, ni condamnation
Une difficulté apparaît rapidement : parler des usages psychologiques de l’IA conduit facilement à deux positions opposées. La première consiste à voir dans l’outil une solution : une disponibilité permanente, un interlocuteur sans jugement, une aide cognitive ou émotionnelle. La seconde consiste à ne voir que les risques : dépendance, isolement, délégation du jugement, validation excessive ou substitution aux relations humaines.
Ces deux dimensions peuvent pourtant coexister. Une même IA peut, dans une situation, soutenir la formulation d’une pensée et, dans une autre, favoriser une boucle de réassurance. Elle peut aider quelqu’un à écrire ce qu’il n’arrive pas à formuler seul, tout en devenant progressivement le lieu où il cherche une réponse à chaque incertitude. Elle peut être une prothèse cognitive sans que toute utilisation prothétique soit nécessairement une dépossession.
La question clinique consiste alors moins à classer l’usage comme « bon » ou « mauvais » qu’à examiner ses fonctions et ses effets.
Faire de l’interaction un objet clinique
Je propose de parler de pratique clinique des interactions humain–IA pour désigner cette attention portée à ce qui se joue entre un utilisateur et une IA conversationnelle.
L’objet n’est pas seulement la personne, ni seulement la technologie. Il est aussi l’interaction : ce que la personne demande, la manière dont l’IA répond, ce qu’elle reformule, ce qu’elle confirme, ce qu’elle contredit ou ne contredit pas, et ce que l’utilisateur fait ensuite de cette réponse.
Quelques questions deviennent alors cliniquement fécondes : pourquoi se tourner vers l’IA à ce moment précis ? Qu’attend-on d’une nouvelle réponse ? Quelle autorité lui accorde-t-on ? Que se passe-t-il lorsque sa réponse contredit celle d’un proche ou d’un professionnel ? L’échange ouvre-t-il de nouvelles possibilités de pensée et d’action, ou tend-il à déplacer progressivement ces fonctions vers la machine ?
Ce que le psychologue peut observer
Cette pratique ne consiste pas à diagnostiquer une personne à partir de son utilisation de ChatGPT ou de Claude. Elle suppose au contraire de distinguer plusieurs niveaux : ce que la personne dit de son usage, ce que le psychologue observe dans son récit, les hypothèses cliniques qui peuvent émerger, et les éventuelles règles interactionnelles qui pourraient être proposées à l’IA.
Parmi les dimensions à explorer figurent notamment la fonction cognitive ou prothétique de l’outil, la recherche de réassurance, la régulation émotionnelle, le rapport à l’incertitude, la délégation de décision, le rapport au savoir de l’IA, l’anthropomorphisation, la répétition, la difficulté à interrompre une conversation, l’interprétation des autres ou encore la place conservée aux relations humaines.
Ces éléments ne constituent pas une grille diagnostique. Ils servent à comprendre comment l’outil s’inscrit dans une économie d’usage singulière et à repérer ce qui soutient l’autonomie comme ce qui peut la fragiliser.
De l’observation à l’architecture conversationnelle
Une étape supplémentaire devient possible : modifier non pas la personne, mais certaines règles de l’interaction.
J’appelle architecture conversationnelle personnalisée un ensemble d’instructions qui orientent la manière dont l’IA répond. Il ne s’agit pas d’introduire dans le système un dossier clinique, un diagnostic ou l’histoire intime de l’utilisateur. Au contraire, la logique consiste à transmettre le minimum nécessaire pour obtenir un comportement conversationnel souhaité.
Une hypothèse clinique comme « recherche importante de réassurance » n’a pas à être communiquée telle quelle à l’IA. Elle peut être traduite fonctionnellement : si je repose plusieurs fois une question très similaire, ne me rassure pas indéfiniment ; aide-moi plutôt à identifier ce que j’attends d’une nouvelle réponse.
De la même manière, on peut demander à l’IA de distinguer faits, hypothèses et interprétations, de proposer plusieurs possibilités plutôt qu’une réponse unique, de signaler son incertitude, de ne pas poser de diagnostic ou encore de préserver explicitement la décision finale de l’utilisateur.
Une compétence clinique à développer
Cette évolution conduit à formuler une seconde notion : celle de compétence clinique des interactions humain–IA. Elle ne désigne pas une nouvelle spécialité officiellement reconnue, mais un ensemble de savoir-faire professionnels qui deviennent, à mon sens, de plus en plus nécessaires : savoir interroger les usages d’IA, comprendre leurs fonctions, repérer les effets capacitants et décapacitants, maintenir une distinction entre soutien et substitution, protéger les données cliniques, et accompagner l’utilisateur sans déléguer au système le jugement professionnel.
Cette compétence implique également de connaître les limites techniques de l’outil. Une IA générative peut produire des réponses plausibles mais fausses, changer de comportement selon les modèles ou les mises à jour, et renforcer certaines formulations simplement parce qu’elles sont présentes dans la conversation. Une architecture conversationnelle n’abolit donc jamais l’incertitude propre au système.
Un dispositif à éprouver
La démarche que je développe reste exploratoire. Elle repose actuellement sur un parcours comprenant une préparation en amont, un entretien clinique, la conception d’une première architecture conversationnelle, une période d’utilisation ordinaire de 7 à 14 jours, puis un entretien de retour permettant d’examiner les effets observés et d’ajuster le cadre.
L’enjeu n’est pas seulement de demander si l’utilisateur est satisfait. Il faut aussi regarder ce qui arrive à son jugement, à sa fréquence d’utilisation, à sa capacité à interrompre la conversation, à son rapport au savoir de l’IA et aux relations humaines. Un dispositif peut être agréable tout en déplaçant progressivement certaines fonctions vers la machine ; inversement, une règle conversationnelle peut parfois frustrer parce qu’elle cesse précisément de fournir la réassurance ou la décision attendue.
Une clinique de l’usage, pas une psychothérapie par IA
La distinction est essentielle. Développer une pratique clinique des interactions humain–IA ne revient pas à transformer l’IA en psychologue. L’IA devient ici un objet et un élément de la situation clinique : un outil déjà présent dans la vie de nombreuses personnes, avec lequel elles pensent, écrivent, cherchent, hésitent et parfois se confient.
Le rôle du psychologue reste du côté de l’écoute, du jugement clinique, de l’incertitude et de la responsabilité. La question n’est pas d’apprendre à la machine qui est la personne, mais de réfléchir à la manière dont elle peut interagir avec elle sans prendre progressivement sa place.
Repères
- American Psychological Association, Psychologists say patients are turning to chatbots as mental health professionals, 16 juin 2026.
- American Psychological Association, Your patients are using AI. Here’s how to talk with them about it, 16 juin 2026.
- Haute Autorité de santé, Premières clefs d’usage de l’IA générative en santé, 30 octobre 2025, mise à jour 15 avril 2026.
